Les Français, l’Europe et l’Occident edit

25 June 2026

Une enquête d’opinion de Tolula-Harris-Interactive nous fournit un riche matériau sur la manière dont se situent les Français dans le nouveau contexte international[1]. Quand on leur demande comment ils perçoivent différents pays du point de vue de la relation ami-ennemi avec la France, leurs réponses permettent de distinguer trois catégories de pays. D’abord les pays européens. Les Français les considèrent massivement comme des alliés, qu’ils appartiennent à l’Union européenne (Italie, Espagne et Allemagne) ou non (Grande-Bretagne). Notons que par rapport à la première vague d’enquête de 2021, la confiance dans ce dernier pays a augmenté de 31 points, comme si le Brexit était oublié. On peut rattacher à ce groupe l’Ukraine qui, elle, a gagné 25 points par rapport à la période précédant le lancement de « l’opération spéciale » russe.

Le second groupe comprend les États-Unis, Israël, l’Algérie et la Chine. Les réponses se distribuent entre les trois réponses possibles mais l’idée que ces pays représentent une menace l’emporte légèrement sur celle d’un allié. Par rapport à la précédente vague, les États-Unis ont reculé de 21 points. Seul un tiers des Français les considèrent désormais comme un allié. Il est probable qu’on aurait mesuré le même recul pour Israël si ce pays avait été pris en compte dans la précédente enquête.

Enfin, le troisième groupe comprend la Russie et l’Iran qui sont massivement considérés comme une menace, la Russie ayant encore perdu neuf points par rapport à 2021. On remarque ainsi que les Français ont modifié leur appréhension de la réalité en fonction de l’évolution de la situation internationale, d’une part en étant beaucoup moins nombreux à considérer les États-Unis comme un allié et d’autre part en prenant nettement parti pour l’Ukraine contre la Russie.

Tableau 1. Pays alliés et pays menaçants (%)

L’autre remarque importante est que malgré les différences qui existent entre les répondants selon leur proximité partisane le phénomène le plus frappant est que cette variable n’introduit que de faibles différences (tableau 2). Dans le premier groupe de pays, ces différences sont infimes : quelle que soit leur proximité partisane les Français considèrent massivement que les pays européens sont nos alliés. Cela inclut l’Ukraine, et pour ce pays la proportion atteint même 57% chez les proches de LFI et 40% chez ceux du RN (quant à la Russie, seuls 9% des proches du RN et 12% des proches de LFI considèrent que c’est un allié). Quant aux Etats-Unis, seuls les proches du RN sont une moitié à les considérer comme un allié.

Il est à la fois surprenant et réconfortant de constater ainsi que sur ces questions fondamentales et malgré ce qui peut les opposer sur les questions de politique intérieure, les Français se montrent largement unis sur la vision d’une Europe comme étant leur espace protecteur.

Tableau 2. Pays considéré comme un allié selon la proximité partisane (%)

Nous buttons alors sur une contradiction. Nous pouvions penser en effet que dans ces conditions les Français seraient acquis à la poursuite de la construction européenne. Or, interrogés sur ce que doivent être nos priorités en matière de politique étrangère, ils semblent se montrer plus que circonspects en la matière (tableau 3). 19% seulement souhaitent « faire avancer la construction européenne ». Seuls les proches des écologistes et des centristes du parti Ensemble se prononcent davantage en ce sens, sans pour autant soutenir majoritairement cette proposition.

Tableau 3. Priorités de notre politique étrangère : « Faire avancer la construction européenne » (%)

Faut-il interpréter ces chiffres dans le sens d’un refus des Français de renforcer les coopérations entre les pays de l’Union européenne ? Certainement pas (tableau 4). En effet, ils sont massivement d’accord, quelles que soient leurs préférences partisanes, pour la mise en place d’une défense commune des pays européens, ce qui représenterait une avancée cruciale de la construction européenne. Soulignons ici que 82% des proches de LFI et 62% des proches du RN se prononcent en ce sens.

Peut-être faut-il alors faut-il chercher d’autres explications à cette réticence à « faire avancer la construction européenne ». Cette formulation de la question a pu être comprise comme signifiant la poursuite de l’élargissement de l’UE et l’on sait que les Français n’y sont pas favorables. Une autre explication pourrait être que cette réticence concernerait l’Union elle-même comme institution dont le fonctionnement serait perçu comme trop bureaucratique et ses institutions comme trop éloignées des citoyens. Il paraît clair, en tout cas, que les Français estiment que l’UE est le cadre le plus adapté pour développer notre défense, n’en déplaise aux dirigeants de la France Insoumise et au Rassemblement National. Ils partagent la même opinion depuis longtemps s’agissant de la monnaie, se montrant très attachés à l’euro. Ainsi, s’agissant des deux piliers de la souveraineté, défense et monnaie, ils sont favorables à une fédéralisation au niveau européen, ne voyant pas de contradiction dans ces matières entre souveraineté nationale et souveraineté européenne.

Tableau 4. Sont favorables à … (%)

Les Français et la défense de l’Occident

Les Français ne voient pas l’Europe comme le seul cadre géographique de notre défense. Ils comptent, plus largement, sur l’Alliance atlantique. En effet, dans le cas d’une attaque militaire de la France ils attendent également une aide de l’OTAN et, dans une moindre mesure, des États-Unis (tableau 5). C’est donc à leurs yeux l’Occident lui-même qui constitue le cadre de leur sécurité. S’ils ne considèrent plus aujourd’hui les États-Unis comme un allié ils semblent n’avoir pas fait pour autant leur deuil de l’Alliance atlantique, comme si l’Amérique trumpienne était à leurs yeux une anomalie appelée à disparaître un jour.

Tableau 5. En cas d’attaque militaire de la France une aide est attendue de la part de... (%)

Ces données nous amènent à penser que les partis et les personnalités politiques qui sont favorables à la construction européenne et à la défense du monde occidental ont sans doute tort de justifier leur prudence, voire leur pusillanimité, par leur vision d’un attachement des Français à la seule souveraineté nationale alors que ceux-ci sont peut-être en avance sur eux, même si l’UE, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, ne les satisfait guère.

[1] Enquête administrée du 5 au 11 mai auprès de 1240 personnes.