Un essentialisme inversé edit
Une jeune femme décide d’abandonner le hidjab qu’elle porte depuis l’adolescence[1]. Qu’importent ses raisons. Elle peut avoir perdu la foi, vouloir s’éloigner des prescriptions religieuses ou s’affranchir de la pression sociale. Pourtant, dans une société où l’appartenance religieuse tend à devenir une composante essentielle de l’identité, sa décision peut être interprétée comme un reniement de ses origines, une soumission aux normes occidentales, voire une trahison envers sa communauté. La voilà donc sommée de justifier l’exercice d’une liberté essentielle, non seulement par les intégristes qui exercent une pression permanente sur nos compatriotes de religion musulmane mais aussi, ce qui est vertigineux, par toute une partie de ceux qui aujourd’hui se parent du beau nom de progressistes.
Cette situation éclaire une contradiction majeure de la pensée identitaire contemporaine résumée sous le vocable de wokisme[2]. Celle-ci récuse les déterminations naturelles et biologiques comme fondements de l’identité en présentant sexe, couleur de peau et ascendance comme des constructions sociales dont il faudrait libérer les individus. Mais lorsqu’il s’agit de la culture, de la religion ou des traditions familiales, le raisonnement s’inverse. Ces héritages, qui relèvent pourtant de l’histoire, de l’éducation et de la transmission, tendent à devenir des appartenances constitutives de la personne, auxquelles elle ne pourrait renoncer sans se renier elle-même.
Paradoxe considérable ! Une pensée qui prétend combattre l’assignation identitaire finit par rétablir, au nom de l’émancipation, des frontières que l’humanisme avait entrepris d’effacer. Elle dé-naturalise ce qui relève de la naissance et tend à naturaliser ce qui relève de l’acquis. Pire encore, elle dénonce la volonté de s’affranchir de ces appartenances et en fait la preuve d’une domination intériorisée.
Nous proposons d’appeler ce renversement « essentialisme inversé ». Cette caractérisation du phénomène permet de comprendre comment une idéologie qui se réclame du progrès et de la lutte contre les discriminations peut aboutir à une nouvelle forme d’enfermement des individus dans leurs origines, leurs caractéristiques ou leurs appartenances. Elle éclaire les raisons pour lesquelles cette évolution entre en conflit avec l’ambition émancipatrice de l’universalisme républicain.
De la déconstruction à l’assignation
Dans ce cadre, l’individu n’est plus d’abord envisagé comme sujet capable de raisonner et de prendre une distance avec ses déterminations. Il est situé dans un réseau de rapports de pouvoir censés structurer sa perception, de sorte qu’être homme ou femme, blanc ou « racisé », croyant d’une religion minoritaire ou membre de la culture majoritaire devient une position à partir de laquelle la parole elle-même est interprétée. Au lieu de demander si un argument est vrai ou justifié, on demande d’où parle celui qui l’énonce.
Le communautarisme constitue ici le chaînon qui permet de comprendre comment l’obsession de la domination se transforme en système général d’interprétation. Nathalie Heinich situe précisément le wokisme à la jonction de ces deux logiques. Elle démontre que les individus sont d’abord ramenés à des groupes d’appartenance, puis que ces groupes sont ordonnés selon une grille de lecture dominants/dominés. Le communautarisme fournit ainsi au schéma de domination ses plus gros bataillons ; réciproquement, l’obsession de la domination transforme les appartenances en rapports de force et leur confère une fonction générale d’explication sociale. C’est précisément cette articulation qui fait basculer l’attention légitime portée aux discriminations vers une vision communautarisée de la société, dans laquelle l’individu tend à s’effacer derrière le groupe auquel il est assigné[3].
« L’expérience vécue » joue ici un rôle central. Quiconque a subi une discrimination connaît quelque chose que n’a pas vécu celui qui n’en a pas été victime ; or cette évidence à portée opératoire limitée est transformée en privilège épistémique[4]. Le témoignage devient un titre à déterminer le sens légitime de l’événement ; contester son interprétation peut être assimilé à nier l’expérience et celui qui n’appartient pas au groupe est invité à « se décentrer » ou à « laisser la place ». Il existerait ainsi des paroles légitimes et d’autres qui devraient s’effacer du fait de la nature de leur locuteur. Le savoir commun se fragmente alors en blocs identitaires, l’identité assignant une compétence, une culpabilité ou une présomption de légitimité. L’inégalité n’est plus juridique ou économique et donc susceptible d’être combattue, mais essentialisée et morale.
Cette conception heurte directement l’idéal démocratique, fondé sur l’égalité du droit de participer à la délibération sans hiérarchie des identités, indépendamment de la vérité des opinions exprimées. Le suffrage universel affirme l’égalité politique du citoyen sans lui attribuer aucune infaillibilité. La position récente de Geoffroy de Lagasnerie est à cet égard révélatrice. Présentant L’Âme noire de la démocratie. Manifeste pour un autre idéal politique, il propose de « questionner l’évidence des principes de majorité, de vote, de représentation ou de souveraineté populaire »[5]. Dans une interview donnée lors de la parution de son livre, son raisonnement débouche explicitement sur la recherche « d’une autre culture politique que la culture démocratique »[6]. Selon lui, puisque certaines positions sociales sont supposées produire l’aveuglement tandis que d’autres donnent accès à la vérité de la domination, l’égalité démocratique doit être démantelée, parce qu’elle finit logiquement par apparaître comme une concession faite à l’erreur. Notons d’ailleurs que ce parangon du progressisme rejoint par cette voie les positions résolument antidémocratiques et inégalitaires défendues par les représentants les plus radicaux du « techno-féodalisme » MAGA et des « Lumières sombres », les Peter Thiel, Curtis Yarvin ou Nick Land.
Le même mouvement apparaît lorsque l’antiracisme se transforme en différentialisme identitaire. Pierre-André Taguieff vise, dans L’Imposture décoloniale. Science imaginaire et pseudo-antiracisme, « l’essentialisation des identités minoritaires, qui racialise les questions sociales et politiques »[7]. La race est récusée comme réalité biologique ; elle réapparaît pourtant comme assignation identitaire permanente sous les termes de « racialisation », « privilège blanc », « racisé » ou « blanchité ». Ce qui est déclaré construction sociale devient en fait principe explicatif omniprésent. Il en va de même du sexe. Une partie de la pensée issue des « gender studies » affirme que l’identité sexuée ne saurait être déduite du corps et des chromosomes et que les catégories par lesquelles nous appréhendons les sexes sont construites ; Braunstein, dans La Philosophie devenue folle puis La Religion woke, critique précisément cette volonté d’effacer les limites qui conduit à traiter le corps comme un matériau disponible pour l’identité subjective.
Ce que l’émancipation avait défait
La tradition humaniste et républicaine française repose sur une idée inverse et même proprement renversante, révolutionnaire. Les héritages culturels existent mais ne définissent pas politiquement l’individu. La citoyenneté refuse qu’ils fixent les droits de chacun, ses devoirs ou sa place dans la cité. Dominique Schnapper définit ainsi la nation démocratique par son ambition de « transcender par la citoyenneté des appartenances particulières », notamment religieuses ou culturelles[8]. Catherine Kintzler pousse plus loin cette logique lorsqu’elle écrit que la laïcité permet de former l’association politique « sans s’autoriser de communautés préexistantes » et de fonder la loi hors de toute foi[9]. Le modèle laïque construit ainsi un espace dans lequel aucune origine sociale, religieuse ou culturelle n’a autorité sur la qualité de citoyen. Le sujet politique reste plus large que son identité sociale et peut recevoir une tradition sans lui devoir obéissance, s’attacher à une foi ou y renoncer, changer de croyance, s’éloigner des siens, se mêler à d’autres, s’assimiler à une culture commune ou refuser que « les siens » parlent en son nom. La liberté de conscience suppose cette faculté de désaffiliation.
Une distinction essentielle s’impose ici. L’essentialisme inversé diffère d’un simple retour de l’ordre ancien. Celui-ci transformait à la fois les données matérielles innées et les traditions héritées en destins, le sexe assignant un rôle social, la naissance fixant un rang, la couleur ou l’origine pouvant déterminer des droits, tandis que la religion familiale ou collective s’imposait à l’individu. L’émancipation humaniste a rompu cette double clôture en suivant deux voies différentes mais convergentes.
Face aux déterminations matérielles, à l’inné, l’humanisme refuse que le réel distribue les droits, les capacités et les fonctions. La formule de 1789, « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », traduit juridiquement ce programme de « désassignation »[10] : être femme ne doit pas condamner à la dépendance, être noir à l’infériorité, être juif à la haine, être né pauvre à la soumission, être handicapé à l’exclusion. Le progrès humain s’est fait contre la force sociale de ces déterminations – égalité civile, instruction, abolition des incapacités juridiques, lutte contre le racisme, égal accès aux fonctions et aux savoirs – afin de rendre politiquement non pertinent ce qui avait servi à enfermer les individus.
Face aux appartenances culturelles et religieuses, le mécanisme d’émancipation des Lumières s’est appliqué autrement. Il a institué la liberté de conscience et le droit de rupture. Une tradition relève de l’héritage culturel, une religion de la croyance et de la transmission ; elles sont certes transmises, apprises, pratiquées, mais peuvent être interprétées, critiquées, transformées ou abandonnées. L’humanisme respecte la liberté d’y adhérer autant que celle de s’en affranchir. L’émancipation des Juifs, l’abolition de l’esclavage, la sécularisation de l’état civil, l’école publique, la loi de 1905, l’émancipation des femmes participent de ce mouvement initié par la DDHC.
L’humanisme combat ainsi la puissance sociale des déterminations matérielles afin qu’elles cessent de fixer une condition et relativise les héritages culturels et religieux afin qu’ils cessent d’exercer une juridiction sur l’individu ; dans les deux cas, il agrandit l’espace de liberté personnelle.
La double pétrification identitaire
La matrice identitaire woke, dans un double mouvement, inverse et momifie ces deux opérations.
Les déterminations matérielles que l’universalisme cherchait à neutraliser sont réinvesties d’une force nouvelle. Sexe, couleur de peau ou origine redeviennent des coordonnées permanentes du sujet, de son « vécu », de sa position dans les rapports de domination et même de la légitimité de sa parole. Ces catégories sont dites construites, mais elles deviennent déterminantes.
Simultanément, cette matrice tend à soustraire les appartenances culturelles et religieuses au travail critique que l’humanisme leur appliquait. Les interroger devient facilement suspect d’ethnocentrisme, de domination ou de « phobie » ; demander à l’individu de pouvoir se penser indépendamment de la communauté peut être présenté comme une violence faite à son identité ; une pression communautaire à laquelle il est assigné est susceptible d’être requalifiée en expression culturelle à protéger, tandis que l’apostasie, l’acculturation volontaire, l’assimilation ou la simple indifférence religieuse deviennent moins visibles que l’identité collective supposée, voire suspectes.
La situation nouvelle diffère donc de l’ordre ancien. Celui-ci enfermait l’homme dans la nature et dans l’héritage ; l’humanisme avait desserré les deux contraintes. Le wokisme fabrique une combinaison nouvelle. Il déconstruit certaines réalités matérielles pour les reconstruire aussitôt en identités assignées, plus rigides encore parce qu’elles sont désormais tenues pour indépassables et contiennent la délégitimation de toute critique émise à leur égard (après tout, sous l’Ancien régime, un vilain) ; il proclame la diversité des cultures tout en rendant moralement difficile la critique des traditions qui les structurent. D’un côté, la détermination que l’humanisme voulait rendre socialement indifférente redevient identité ; de l’autre, l’appartenance que l’humanisme voulait rendre révocable tend à devenir intouchable. Le wokisme prend ainsi la forme d’une révolution réactionnaire dirigée contre l’émancipation plus que d’un retour à l’ordre antérieur.
Cette double fermeture inverse en pratique le mouvement même de l’émancipation. Elle rend de nouveau déterminantes des caractéristiques matérielles que l’universalisme voulait soustraire au destin social, tandis qu’elle restreint la faculté de rupture à l’égard des traditions, des cultures et des rituels hérités. Le nouvel identitarisme transforme l’émancipation en reconnaissance de l’assignation. Il demande au sujet de se comprendre par sa position de groupe et tend à regarder la prise de distance avec l’héritage comme une soumission aux normes dominantes. Ce qui devait cesser de déterminer recommence à déterminer ; ce qui devait rester révisable devient sacralisé. Le parcours paradigmatique du paysan parvenu de Marivaux devient impossible…[11]
La religion, épreuve décisive de la liberté de conscience
Le cas de la religion rend cette contradiction particulièrement visible. La foi est de plus en plus présentée comme une identité, et le vocabulaire rapproche volontiers les « musulmans » des « femmes » ou des « Noirs », comme s’il s’agissait de caractéristiques de même nature. La notion « d’islamophobie » participe sciemment de ce brouillage lorsqu’elle réunit sous un même terme la haine ou la discrimination répréhensibles envers des personnes musulmanes et la critique, la satire ou le rejet de l’islam, qui relèvent de la liberté d’opinion. La contradiction centrale éclate ici. La couleur de peau, que nul n’a choisie, est déclarée « construite », le sexe biologique, que nul n’a choisi non plus, est tenu pour insuffisant à définir l’identité sexuelle. Mais la religion, ensemble de croyances, de prescriptions et de rites transmis par une société et une famille, tend à devenir une qualité si intime de la personne que sa critique peut être décrite comme une atteinte à l’individu lui-même. On dénaturalise les caractères dont l’individu hérite matériellement pour les sanctuariser dans le même mouvement et l’on essentialise l’héritage culturel dont il devrait être toujours libre de sortir.
Ce renversement heurte directement la laïcité. La République ne connaît pas une variété d’identités religieuses qu’elle aurait pour mission de protéger comme telles ; elle connaît des personnes auxquelles elle garantit la liberté de conscience. L’article premier de la loi du 9 décembre 1905 affirme d’abord que « La République assure la liberté de conscience. » Dans un deuxième temps, il garantit le libre exercice des cultes. L’ordre des propositions est décisif. Le sujet du droit est la conscience individuelle, non la communauté confessionnelle. La pratique religieuse est protégée parce que l’individu est libre d’y adhérer ; elle ne peut logiquement devenir une propriété indissociable de cet individu.
Effet second mais important de cette assignation religieuse, plus une société traite les religions comme des identités, plus elle donne du pouvoir à ceux qui prétendent parler en leur nom. Qui représente « les musulmans ? Le croyant libéral, l’islamiste, la femme voilée, celle qui a quitté le voile, l’athée né dans une famille musulmane, l’apostat ? Toute politique qui raisonne en blocs communautaires fabrique des représentants ; les plus organisés, souvent les plus radicaux, sont les mieux placés pour s’emparer de cette fonction.
Le sort réservé aux juifs depuis le 7 octobre 2023 révèle avec une particulière brutalité cette mécanique d’essentialisation qui, au nom de la vision dévoyée de l’intersectionnalité[12], donne la priorité aux appartenances dits dominées dont elle a exclu les juifs. Or, qui a été plus assigné que les juifs depuis l’Antiquité ? Le militantisme woke, qui prétend combattre l’assignation, les enferme au contraire dans une identité fabriquée de « blancs », privilégiés, occidentaux, coloniaux, collectivement comptables de la politique d’Israël. L’antisémitisme trouve ainsi une voie de réintroduction au cœur même d’un discours qui se réclame de l’antiracisme. Le Juif cesse d’être appréhendé comme individu pour devenir le représentant assigné d’un groupe réputé dominant par une idéologie qui lui refuse obstinément la qualification de victime, qui pourtant est la conséquence logique de la catégorisation woke. La boucle est bouclée. La vieille haine change de vocabulaire, mais conserve son ressort le plus constant, qui fait des Juifs une catégorie collective abstraite, à laquelle on impute indistinctement puissance, privilège et culpabilité.
Une politique centrée sur les minorités et sur la priorisation des stigmates peut ainsi à la fois désigner tous les membres d’un groupe qu’on a communautarisés comme boucs-émissaires et oublier qu’un autre groupe peut, lui aussi, opprimer l’individu et exercer sur lui une pression morale aussi puissante que des interdits à travers famille, communauté religieuse, tradition, voisinage ou pression militante.
Une révolution réactionnaire contre l’émancipation
Le wokisme peut dès lors être objectivement qualifié d’antihumanisme. L’humanisme postule qu’au-delà de ses caractéristiques particulières existe en chaque personne des caractères fondateurs de son humanité, qui la rendent comparable à toute autre, capacité de raison, liberté de conscience, dignité, faculté de se déterminer et d’entrer dans un monde commun. L’identitarisme procède à rebours en rapportant d’abord le sujet au groupe auquel il appartient, aux dominations qu’il subit ou exerce, à l’expérience dont il peut se prévaloir et, jusqu’à un certain point, à la parole que sa position l’autorise à tenir. L’universel devient ainsi suspect d’être le masque du dominant.
La généalogie de ce renversement est en partie française. Dans Pour Marx, Althusser revendique explicitement un « antihumanisme théorique de Marx »[13]. Un an plus tard, Foucault publie Les Mots et les Choses en donnant corps au concept de mort du sujet et en pariant que « l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable »[14]. La remise en cause du sujet rationnel et universel possède une histoire intellectuelle précise, sans que la pensée de ces auteurs puisse pour autant être réduites au wokisme. Passées par les campus nord-américains, certaines de ces catégories sont revenues en France sous une forme militante, racialiste et communautariste.
Le paradoxe initial apparaît alors dans toute sa force. Le wokisme déplace l’épicentre de l’essentialisme. La nature supposée fixe cède la place à une assignation sociale tenue pour tout aussi indépassable. Parallèlement, ce qui relève de l’acquis, la culture, la tradition ou la religion, tend à se voir reconnaître une consistance identitaire telle que la critique, la prise de distance ou la rupture deviennent elles-mêmes suspectes. Le double piège constitutif de l’essentialisme inversé se referme ainsi : dénaturaliser l’inné pour le reconstruire en assignation identitaire réputée indépassable, essentialiser l’acquis jusqu’à le soustraire à la révocabilité.
La laïcité permet de mesurer par contraste l’ampleur de cette rupture. Elle ne garantit pas à chacun une identité à protéger, mais la possibilité de n’être jamais prisonnier d’aucune. L’émancipation républicaine cherchait à réduire la puissance sociale des déterminations de naissance et à préserver, face aux héritages culturels ou religieux, la faculté de rupture.
Mais l’essentialisme inversé va plus loin encore qu’un simple retour sous des formes nouvelles, aux assignations de l’ordre ancien. Celui-ci faisait explicitement de la nature, de la naissance ou de la tradition le fondement des hiérarchies ; les Lumières purent précisément leur opposer la figure d’un sujet universel capable de se soustraire à ces déterminations et d’exiger que ni son corps, ni son origine, ni son héritage ne décident de son destin. L’identitarisme woke intervient après cette conquête et en absorbe paradoxalement le langage. Il proclame que les catégories sont construites, mais les reconstitue comme identités auxquelles le sujet demeure assigné. L’enfermement devient alors plus profond, parce qu’il est désormais autoréférentiel et peut aller jusqu’à prendre la forme paradoxale d’une servitude volontaire. L’individu est conduit à revendiquer lui-même comme constitutive l’identité qui l’assigne et à considérer comme suspecte sa propre possibilité de s’en affranchir. Refuser de parler au nom de son groupe, s’assimiler, rompre avec une tradition, récuser l’identité qu’on vous attribue ou simplement contester l’assignation peuvent dès lors être interprétés comme autant d’effets de la domination, de l’intériorisation des normes ou du privilège.
L’ancien essentialisme affirmait ouvertement l’impossibilité d’échapper à ce que la naissance ou la nature avaient déterminé ; le nouvel essentialisme affirme avoir déconstruit ces déterminations tout en rendant suspecte la volonté même de s’en affranchir. Il possède ainsi une capacité que la société pré-républicaine ne possédait pas, intégrer la contestation de l’assignation comme preuve supplémentaire de l’assignation. La régression est donc double. Elle rétablit l’enfermement après que l’humanisme en avait rendu possible le dépassement puis elle interdit la critique de cet enfermement en faisant de la critique elle-même une confirmation du système qui assigne. C’est en cela que cette postmodernité identitaire est plus fermée encore que l’ordre ancien que les Lumières avaient mis à bas, ordre ancien qu’elle prétend paradoxalement avoir mieux déconstruit en abattant les dites Lumières. C’est en cela qu’elle constitue, au sens le plus précis du terme, une véritable révolution réactionnaire et antihumaniste contre l’émancipation.
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[1] Pourquoi choisir une jeune femme musulmane, me dira-t-on ? Parce qu’une jeune catholique qui renonce à porter sa croix pourra peiner sa famille, mais ne sera certainement pas accusée de trahir les siens par ceux qui se réclament du progressisme. La première risque, elle, de se voir reprocher de céder aux normes de la société majoritaire, voire d’intérioriser sa domination. Voici le paradoxe ultime : ceux que le progressisme identitaire range parmi les dominés ne seraient libres de s’émanciper que des dominations qu’il a lui-même désignées comme telles. S’affranchir d’une contrainte qu’il refuse de reconnaître comme une domination devient alors suspect, voire condamnable. Nous retrouverons cette contradiction dans l’analyse de l’intersectionnalité.
[2] Nous employons ici le mot « wokisme » pour désigner une matrice désormais clairement identifiable dont la contestation ne touche plus que les cercles militants : lecture de la société en systèmes de domination ; division subséquente entre dominants et dominés ; communautarisme, qui tend à substituer aux individus des groupes d’appartenance ; primat des identités de sexe, de « race » ou de religion ; valorisation de « l’expérience vécue » et des « savoirs situés » ; soupçon porté sur l’universalisme et la rationalité ; tendance, enfin, à apprécier une parole selon la position identitaire du locuteur.
[3] Nathalie Heinich, L’entrisme sémantique du wokisme, Telos, 28 décembre 2023 ; voir aussi Le Wokisme serait-il un totalitarisme ?, Paris, Albin Michel, 2023.
[4] Le concept de privilège épistémique (ou avantage cognitif lié à une position sociale) trouve ses racines philosophiques chez Hegel (avec la dialectique du maître et de l’esclave) et a été formulé dans une perspective marxiste par György Lukács concernant la classe prolétarienne. Il a ensuite été développé et popularisé au sein de l’épistémologie féministe (la Standpoint Theory ou théorie du point de vue) par des autrices comme Nancy Hartsock, Sandra Harding et Dorothy Smith à la fin des années 1970 et au début des années 1980.
[5] Geoffroy de Lagasnerie, L’âme noire de la démocratie. Manifeste pour un autre idéal politique, présentation publiée sur le site de l’auteur le 14 janvier 2026.
[6] Geoffroy de Lagasnerie, « La droite, c’est le mensonge », série Pourquoi il faut critiquer la démocratie, Blast, 2026.
[7] Pierre-André Taguieff, L’Imposture décoloniale. Science imaginaire et pseudo-antiracisme, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2020.
[8] Dominique Schnapper, La Communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 1994, p. 49.
[9] Catherine Kintzler, Qu’est- ce que la laïcité ?, Paris, Vrin, coll. « Chemins philosophiques », 2007.
[10] Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, art. 1er.
[11] Marivaux, Le Paysan parvenu, 1734.
[12] L’intersectionnalité selon son inventrice, Kimberlé Crenshaw, tentait justement de créer de nouvelles catégories de racisme plus opératoire dans la pensée juridique américaine en combinant des racismes perçus comme distincts. Le wokisme dévoie cette pensée en donnant la priorité à telle forme de racisme sur telle autre. Ainsi une femme juive violée le 7 octobre ne constituera pas une nouvelle catégorie combinant les trois « stigmates » (femme, juive et victime de viol) mais se verra refuser la reconnaissance de sa situation de victime parce que l’un des trois est chargé d’une valeur disqualifiante.
[13] Louis Althusser, Marxisme et humanisme, dans Pour Marx, Paris, François Maspero, 1965, p. 236.
[14] Michel Foucault, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966, p. 398.
Bibliographie
Althusser, Louis, « Marxisme et humanisme », dans Pour Marx, Paris, François Maspero, 1965.
Badinter, Élisabeth, Fausse route, Paris, Odile Jacob, 2003.
Bouvet, Laurent, La Nouvelle Question laïque. Choisir la République, Paris, Flammarion, 2019.
Braunstein, Jean-François, La Philosophie devenue folle. Le genre, l’animal, la mort, Paris, Grasset, 2018.
Braunstein, Jean-François, La Religion woke, Paris, Grasset, 2022.
Foucault, Michel, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966.
Heinich, Nathalie, Ce que le militantisme fait à la recherche, Paris, Gallimard, coll. « Tracts », no 29, 2021.
Heinich, Nathalie, Le Wokisme serait-il un totalitarisme ?, Paris, Albin Michel, 2023.
Kintzler, Catherine, Qu’est-ce que la laïcité ?, Paris, Vrin, coll. « Chemins philosophiques », 2007.
Kintzler, Catherine, Penser la laïcité, Paris, Minerve, 2014.
Lagasnerie, Geoffroy de, L’Âme noire de la démocratie. Manifeste pour un autre idéal politique, Paris, Flammarion, coll. « Nouvel avenir », 2026.
Schnapper, Dominique, La Communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 1994.
Taguieff, Pierre-André, L’Imposture décoloniale. Science imaginaire et pseudo-antiracisme, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2020.
Interventions et textes en ligne cités
Lagasnerie, Geoffroy de, « L’âme noire de la démocratie. Manifeste pour un autre idéal politique », site de l’auteur, 14 janvier 2026.
Lagasnerie, Geoffroy de, « La droite, c’est le mensonge », Blast, série Pourquoi il faut critiquer la démocratie, 2026.
Kintzler, Catherine, « La Nouvelle question laïque de Laurent Bouvet, lu par Catherine Kintzler », Mezetulle, 5 juin 2019.
