Idiocratie edit

15 June 2026

Il y a les anniversaires qui élèvent l’âme, et ceux qui la rabaissent au niveau du sol, en l’occurrence celui d’un ring. Pour fêter les 250 ans des États-Unis, Donald Trump a en effet décidé de transformer les jardins de la Maison Blanche en arène, où des athlètes bodybuildés s’échangeront des coups sous les ovations des supporters MAGA. L’imposition par le président américain de ses goûts pour ces célébrations nationales, en marge de toute discussion, n’est pas anecdotique, mais illustre la dérive autoritaire qui s’empare du pays depuis dix-huit mois.

Fêter les 250 ans du pays à coup de pieds et de poings

Il y a bien des façons de célébrer la grandeur d’un pays. On se souvient des cérémonies et défilés grandioses organisés pour le bicentenaire des États-Unis en 1976, celui de la Révolution française en 1989, le jubilé de diamant de la Reine d’Angleterre en 2012, ou encore le soixante-dixième anniversaire de la République populaire de Chine en 2019. Et puis il y a la manière Trump. Alors qu’il s’apprêtait à célébrer conjointement les 250 ans du pays et ses 80 ans, il a eu une idée étonnante : organiser un tournoi de MMA – mixed-marial arts, un sport de combat qui autorise quasiment tous les coups – à la Maison Blanche. Pour ce faire, il a fait installer une monstrueuse structure métallique en demi-dôme sur la pelouse, cernée d’immenses gradins, juste à côté de la gigantesque balafre d’où doit émerger la salle de bal qui occupe ses pensées.

On objectera qu’il est injuste de reprocher au président américain sa passion pour le MMA. Après tout, Jacques Chirac était un grand amateur de combats de sumo, Vladimir Poutine pratiquait le judo et Emmanuel Macron affiche un goût pour la boxe anglaise. En outre, Donald Trump a bien le droit de célébrer son anniversaire comme bon lui semble… Il reste que cet événement a marqué le lancement des festivités des 250 ans des États-Unis le 14 juin. La pesée des athlètes s’est faite sur les marches du Lincoln Memorial, et ils ont pu passer par le Bureau ovale avant de rejoindre l’octogone. Ce tournois aurait pu avoir lieu à Mar-a-Lago, la résidence privée de Donald Trump, ou dans un des nombreux lieux qui lui appartiennent, mais c’est à la Maison Blanche qu’il a pris place. Cinq mille personnes, sélectionnées selon des critères de silhouette qui disqualifieraient le président, étaient invitées, et soixante mille autres ont pu suivre les combats sur le National Mall, où étaient installés des écrans géants. Désormais, Donald Trump envisage de pérenniser la structure construite par l’Ultimate Fighting Championship (UFC), qui écrase le bâtiment le plus emblématique du pays. Dans une vidéo mise en ligne sur son compte officiel TikTok le 2 juin 2026, le président a en effet affirmé qu’elle est « très belle et que beaucoup de personnes l’aiment » et rappelé que la tour Eiffel avait elle aussi échappé au démontage initialement prévu.

Le temps de l’idiocratie est venu

Comme le dit le proverbe turc, « lorsqu’un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi. Le palais devient un cirque ». Aux États-Unis, l’idiocratie n’est plus une éventualité théorique ou un scénario de roman dystopique, mais un fait. Et celui-ci n’est pas le fruit du hasard, mais de la véritable épidémie d’idiotie qui frappe la population du pays. Désormais, la bêtise assumée règne à la Maison Blanche, sous le haut patronage de l’UFC et de Coors Light, et sous les commentaires de Tucker Carlson et Joe Rogan. On se croirait dans un épisode de Black Mirror écrit par un scénariste ivre, mais c’est la réalité. Une réalité où la grandeur de la nation américaine se mesure au nombre de combattants évacués sur civière, à l’intensité des hurlements que le public adresser à l’arbitre, et à l’importance de la foule venue suivre les combats sur le National Mall.

Il ne s’agit pas ici de dénigrer ce spectacle populaire et de faire preuve de mépris de classe, mais de souligner l’incongruité de ce choix. Les compétitions de MMA font partie – comme les shows de monster trucks, les courses de dragsters, les concours de gloutonnerie, le rodéo et les combats de catch – des activités typiques de la white trash culture. Libre à chacun de les apprécier, y compris avec une certaine dose de second degré, mais cela reste un curieux spectacle pour célébrer une nation qui se considère depuis fort longtemps comme la plus grande, la plus avancée et la plus démocratique du monde… Est-il vraiment approprié de célébrer l’héritage de Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Martin Luther-King avec un spectacle d’athlètes s’échangeant des coups jusqu’au KO devant un parterre de supporters hurlants, casquette MAGA vissée sur le crâne et gobelet de bière rivé à la main ?

La dérive narcissique de Donald Trump

Ce qui interpelle dans cette façon de célébrer les 250 ans du pays, ce n’est pas tant le choix d’un spectacle trivial que l’imposition par Donald Trump de ses centres d’intérêts et de ceux de ses supporters les plus radicaux, sans aucune considération pour le reste du pays, pour son héritage ou pour son image à l’échelle internationale. En toute chose, Trump fait prévaloir ses conceptions, ses goûts et ses intérêts – et on rappellera qu’il n’a pas manqué d’acheter 50 000 actions de la société organisatrice des combats avant l’annonce de ce spectacle grandiose. Il a agi de la même manière pour l’autre événement qui doit marquer les célébrations des 250 ans : un grand concert réunissant des musiciens de variété. Quand ces derniers ont découvert qu’il ne s’agissait pas d’un événement de l’organisation bipartisane « America250 », qui prépare les festivités depuis dix ans, mais de l’organisation MAGA « Freedom250 », ils se sont retirés les uns après les autres. Vexé, Trump a décidé, dans un des multiples messages qu’il écrit rageusement chaque nuit sur son réseau Truth Social, de remplacer ces réjouissances musicales par un immense meeting autour de sa personne – « Elvis Presley sans guitare », selon ses propres termes. Ce faisant, il poursuit une longue dérive égotique, qui l’a vu imposer son nom sur le Kennedy Center et sur un grand nombre de bâtiments publics américains et sa signature sur les billets de banque, faire construire une gigantesque statue dorée à son effigie, et envisager d’orner de son sévère portrait les passeports des citoyens américains et un billet de banque de 250 $.

On pourrait se réjouir du tour grotesque que prend la seconde présidence de Trump, qui vient démontrer ce qu’il en coûte d’élire un populiste assumé. Il est cependant triste qu’un pays qui a enfanté de si nombreux savants, musiciens, militants, philosophes, leaders, inventeurs et écrivains célèbre ses 250 ans autour du spectacle d’athlètes qui se molestent et du nième discours décousu d’un président atrabilaire et narcissique. Il reste qu’un ring où tout le monde finit sonné et ensanglanté en revendiquant d’avoir gagné est une bonne illustration de ce que sont devenus les Etats-Unis sous la houlette de Donald Trump : un pays qui clame plus que jamais sa grandeur et son leadership (« the hottest country in the world », selon Donald Trump), mais connaît un déclin économique, social et culturel brutal, suscite une hostilité inédite dans le monde entier, et s’est empêtré dans des conflits internationaux sans issue.

La fragilité des démocraties avancées

Le nombrilisme de Trump rappelle aussi un principe cardinal de la démocratie : les personnes qui exercent des fonctions publiques ne le font qu’à titre temporaire et doivent le faire avec humilité, dans le respect des institutions. C’était le cas y compris sous la monarchie absolue : la formule « le roi est mort, vive le roi ! », prononcée pour la première fois lors des funérailles de Charles VIII en 1498, soulignait la continuité de la fonction, par-delà la disparition de son titulaire. La décision de Donald Trump de célébrer l’anniversaire du pays en organisant son spectacle favori est emblématique d’une dérive autocratique – tout comme sa volonté de redécorer la Maison Blanche à grand coup de moulures et dorures, sa décision d’en raser toute une aile pour y construire une salle de bal, son choix de transformer le miroir d'eau du mémorial de Lincoln en piscine d’hôtel-club, et son désir de construire un arc de triomphe surpassant celui de la place de l’Etoile. Trump n’a pas fait mystère de son goût pour la transformation de la capitale américaine, se reconnaissant avec son humilité coutumière de grandes compétences en la matière, et ce n’est pas anecdotique. Cette prétention est le propre des autocrates. 

L’appropriation des célébrations des 250 ans de la Déclaration d’indépendance par Donald Trump rappelle enfin qu’une démocratie repose fondamentalement sur la séparation des pouvoirs et sur des checks and balances. Même si le processus électoral contribue à désigner un leader qui dispose d’un large assentiment dans la population – ce qui n’était pas le cas de Donald Trump en décembre 2024 – celui-ci ne doit pas être omnipotent et un ensemble d’institutions, de procédures et de principes de gouvernement doivent encadrer son action et l’empêcher de perdre de vue l’intérêt général. Ces mécanismes sont aujourd’hui à l’œuvre aux Etats-Unis : certains juges contrarient les plans du président et invalident ses décisions ; une partie des élus républicains sont entrés en dissidence ; l’opposition démocrate est désormais très virulente ; le Congrès demande des comptes au Président, notamment sur le dossier iranien ; les citoyens font part de leur mécontentement sur les réseaux sociaux, dans la rue et à travers les enquêtes d’opinion. Les élections congressionnelles de la fin de l’année annoncent quant à elles un revers électoral pour le président, et la perte de contrôle des Républicains sur le Congrès.

Cependant, le manque de considération de Donald Trump et de ses supporters pour l’État de droit et la Constitution, et l’influence des magnats de la tech et des médias qui le soutiennent encore, limitent l’efficacité de ces contre-poids. Ils ne l’ont ainsi pas empêché d’imposer ses goûts, ses choix et ses lubies à l’échelle domestique comme sur la scène internationale. Cette situation doit nous alerter sur les possibles dérives d’un populisme qui se nourrit du déclin cognitif, d’éducation et d’information des masses, de l’omniprésence des infox et des divertissements abrutissants, et de la fascination des citoyens pour les leaders charismatiques – capables de prendre des décisions rapides sans s’encombrer d’analyses, de science et de débats – et de leur dédain pour les contre-pouvoirs (juges, médias, opposition, organisations de la société civile…) et les droits et intérêts des minorités.