Science et médecine face au risque de politisation edit

19 March 2026

La science et la médecine sont profondément influencées par les valeurs et idéologies de la société dans laquelle elles se développent. Les choix de recherche, l’interprétation des résultats et les politiques de santé sont guidés par des principes normatifs, mais aussi des croyances collectives et des intérêts politiques. Mais une politisation délibérée peut mettre en danger la conduite et les résultats de la science et de la médecine, comme l’illustrent des exemples historiques, de Lyssenko à la « science nazie », mais aussi d’autres plus récents avec les attaques de l’administration Trump contre les données et recherches relatives au changement climatique. Pour se donner une chance de résister à ces attaques, il ne suffit pas de prendre la mesure du risque. Il faut également se référer à un débat déjà ancien sur les valeurs qui structurent la science et la médecine.

La place des valeurs

Trois types de valeurs structurent la science et la médecine : les valeurs épistémiques, normatives et sociétales. Les premières sont les critères fondamentaux de la connaissance : objectivité, vérité, justification, compréhension. Elles incluent l’exactitude, la précision, la prédictivité, la robustesse, la reproductibilité, la clarté, la transparence, la cohérence et la testabilité. Elles garantissent la qualité et la rigueur des connaissances produites, guidant la recherche vers des résultats fiables et objectifs.

Viennent ensuite les valeurs normatives. Un article séminal de Robert Merton (1942)[1] expliquait que la science repose sur quatre principes normatifs : l’universalisme (les découvertes doivent être jugées sans préjugés), le communalisme (le savoir doit être partagé ouvertement), le désintéressement (l’objectivité prévaut sur l’intérêt personnel) et le scepticisme organisé (l’examen critique est essentiel). Ces normes encadrent le comportement collectif des scientifiques, assurant la fiabilité de la recherche, et se distinguent tant des valeurs épistémiques que des valeurs sociétales.

Les valeurs sociétales, enfin, déterminent les priorités de recherche, l’éthique, la responsabilité, le cadre réglementaire et les conséquences des activités scientifiques sur l’humain, la société, les animaux et la planète. L’application de ces valeurs soulève des questions : qui les définit, quelle est leur portée, et comment sont-elles mises en œuvre ? Il existe un risque d’instrumentalisation idéologique, qui peut déstabiliser le cadre éthique des sociétés ouvertes.

Deux courants philosophiques majeurs s’opposent quant au rôle des valeurs en science. La neutralité axiologique, défendue par Russell, Popper, Weber, Bridgman et Polanyi, affirme que la science doit rester indépendante des valeurs sociétales pour préserver son intégrité. Cette position est apparue après les abus idéologiques du XXe siècle. Percy Bridgman insistait sur la nécessité de la liberté scientifique contre toute limitation autoritaire[2]. Selon cette vision, seuls les principes épistémiques et normatifs internes doivent guider la science ; l’intégration de valeurs sociétales ne peut se faire que sur la base d’un engagement individuel, jamais imposé. On distingue une version forte (où seules les valeurs internes comptent) et une version faible (où certaines valeurs sociétales sont acceptées si elles ne nuisent pas à la rigueur scientifique).

Les partisans de la position sociétale (Mannheim, Longino, Douglas, Elliott) estiment que les valeurs sociétales imprègnent inévitablement la science[3]. Helen Longino rappelle ainsi que la production de connaissances est un processus social, où les croyances et hypothèses humaines jouent un rôle[4]. Il faut cependant se méfier des croyances dominantes imposées autoritairement, qui peuvent biaiser la recherche. Heather Douglas, quant à elle, plaide pour la responsabilité scientifique, critiquant l’idée que les chercheurs puissent ignorer les conséquences de leur travail[5]. Elle considère irresponsable de ne pas tenir compte de l’impact social des recherches, contrairement à Bridgman qui voyait dans ces considérations un frein.

Dans un ouvrage récent, Jacob Stengenga[6] explore en profondeur le fonctionnement du processus scientifique. Il soutient qu’il est possible d’avoir une science indépendante des valeurs sociales, fondée sur le concept du « value-free ideal ». D’après lui, la justification occupe une place centrale dans l’acquisition du savoir, car elle dépend surtout de critères épistémiques. Ce processus favorise progressivement l’accès à la vérité. On peut ainsi parler de « vérité solidifiée », issue de la consolidation d’une « vérité provisoire ».

La politisation de la science et de la médecine

La politisation de la science survient lorsque des valeurs sociétales s’infusent dans le processus scientifique. Cela peut être bénéfique si ces valeurs soutiennent la recherche tout en respectant la liberté des scientifiques. Cependant, lorsque la politisation oriente les résultats selon des intérêts partisans, elle engendre des recherches biaisées, une perte de confiance du public, une crédibilité affaiblie des experts, un ralentissement du progrès scientifique et une polarisation du débat public[7].

Cette politisation devient dangereuse lorsqu’elle nie les faits et l’objectivité, ou lorsque le relativisme et la post-vérité s’impose, quel que soit le courant politique. L’idéologie peut alors capter les faits, créer des pseudo-réalités et éloigner la société de la réalité scientifique, menaçant ainsi la rigueur intellectuelle et la démocratie.

La politisation de la science et de la médecine n’est donc pas l’apanage d’un courant politique : elle peut provenir de la gauche comme de la droite, chacune étant susceptible de nier les faits, d’instrumentaliser le savoir ou d’imposer des visions idéologiques. Elle reflète les tendances autoritaires imposées par le pouvoir politique ou infusées à travers du militantisme par des organisations diverses.

Il est essentiel de défendre l’indépendance, la transparence et la responsabilité en science et en médecine pour préserver la confiance, l’innovation et l’intégrité. La vigilance s’impose face aux excès idéologiques, afin de garantir un débat démocratique ouvert et une recherche rigoureuse.

La science doit rester fidèle à ses principes épistémiques et normatifs, qui sont le fondement de sa légitimité et de sa capacité à produire un savoir fiable. Cependant, il est illusoire de penser qu’elle évolue en vase clos, protégée des influences sociétales, idéologiques et politiques. À l’ère de l’hyperconnectivité et de la multiplication des canaux d’information, la vigilance face à la politisation et la défense de l’intégrité scientifique sont plus impératives que jamais pour stimuler l’innovation et garantir la recherche de la vérité. Mais aussi, et c’est un point capital, préserver la confiance du public.

Un enjeu à réaffirmer: la confiance du public

Une science politisée perd de son crédit auprès du public ; elle prête le flanc aux attaques. Or celles-ci sont de plus en plus virulentes. Depuis plusieurs décennies, la science et la médecine font face à des mises en causes récurrentes de la gauche comme de la droite. Ces attaques prennent diverses formes : remise en cause du patrimoine scientifique, contestation des fondements épistémiques, remise en question des acquis et de l’expertise des chercheurs et praticiens, et élaboration de politiques normatives à partir de la recherche scientifique. Les professionnels de la science et de la médecine sous influence idéologique ont activement participé à ces attaques déstabilisatrices, individuellement ou collectivement via les institutions académiques et les maisons d’édition scientifique. Dans ce contexte, il est important d’adopter une posture clairement non partisane et critique envers tous les « phobiques de la vérité ».

C’est ce que disait déjà Bertrand Russel en 1936 : « La doctrine caractéristique des irrationalistes modernes (…) consiste à mettre l’accent sur la volonté plutôt que sur la pensée et le sentiment ; glorifier la puissance ; croire en l’intuition et “poser” des propositions plutôt que de les soumettre à l’observation et à la vérification inductive »[8]. Plus récemment, c’est la leçon de Susan Neiman, qui souligne la nécessité de défendre la rigueur intellectuelle contre les excès idéologiques de tous bords[9].

En définitive, la science et la médecine ne peuvent remplir leur mission que si elles bénéficient de la confiance du public. Cette confiance ne se décrète pas : elle se construit par la rigueur méthodologique, la transparence, l’honnêteté intellectuelle et l’indépendance vis-à-vis des pressions idéologiques et politiques. Lorsque ces principes sont fragilisés, c’est l’ensemble de l’édifice scientifique et médical qui vacille, avec des conséquences directes pour la santé publique, l’innovation et la capacité des sociétés à affronter les crises. Réaffirmer et protéger cette confiance constitue donc une responsabilité collective : celle des scientifiques, des institutions, des responsables politiques et des citoyens eux-mêmes. Car sans confiance dans la méthode scientifique et dans ceux qui la mettent en œuvre, il devient impossible de produire et de partager les connaissances dont dépend le progrès de la science, de la médecine et, au-delà, du bien commun.

[1] Robert K. Merton, « A note on science and democracy », Journal of Legal and Political Sociology, 1942.

[2] Percy W. Bridgman, « Scientists and Social Responsibility », Bulletin of the Atomic Scientists 4 (3), 1948.

[3] Kevin C. Elliott, Values in Science, Cambridge University Press, 2022.

[4] Helen Longino, Science as Social Knowledge: Values and Objectivity in Scientific Inquiry, Princeton University Press, 1990.

[5] Heather Douglas, The Rightful Place of Science: Science, Values, and Democracy, Consortium for Science, Policy & Outcomes, 2021.

[6]Jacob Stengenga,  Heart of Science: A Philosophy of Scientific Inquiry, Chicago University Press, 2026.

[7] Andreas Bikfalvi, « The Notion of Truth in Sciences and Medicine: Why it Matters and Why We Must Defend It », European Review, 31(5), 2023.

[8] Bertrand Russell, « The Ancestry of Fascism », in Praise of Idleness and Other Essays, George Allen & Unwin, 1936.

[9] Susan Neiman, Left is Not Woke, Polity Press, 2023.